
Pour préparer cette introduction, j’ai pensé à tout ce que les Prud’homies m’avaient apprises, des souvenirs me sont revenus et m’ont laissé à penser que l’on apprend surtout par l’expérience.
- Un milieu où la parole compte
Quand j’ai découvert la pêche et les prud’homies alors que je faisais des études, les pêcheurs n’avaient pas trop l’habitude de voir arriver des étudiants et étaient un peu méfiants. C’est le président du Comité local des pêches de Martigues qui m’a permis de venir à une réunion du Comité régional des pêches qui regroupait alors toute la Méditerranée. Du moment que j’y étais présente, les pêcheurs m’ont acceptée. Pour le Prud’homme major de Marseille, je lui ai dit que je m’engageais à lui faire lire mon travail avant de le transmettre, et il m’a alors entièrement fait confiance, m’expliquant ce qui devait être et ce qui était… Je faisais alors partie d’un milieu où la parole compte.
- Pérenniser l’activité d’une communauté sur un territoire
La première chose qui m’a fascinée, c’est le pragmatisme, l’apparente simplicité et l’efficacité du système prud’homal dans un milieu pas toujours féru de littérature, (ce qui n’enlève rien à la richesse de la culture locale). Je ne comprenais pas grand-chose à la complexité des techniques de pêche et des règlements prud’homaux jusqu’au jour où, Jeannot Bérenger, un vieux pêcheur sanaryen a passé une journée avec moi sur le port, en m’expliquant à sa façon l’histoire de la Provence, de la Révolution et de la pêche sanaryenne. En réponse à mes questions, il expliquait : « Le petit gangui (1), on le fait le jour pour laisser la place aux filets dormants (2) ; les filets, on les cale en bordure pour ne pas gêner les migrations des poissons… ». Le soir, en repensant aux petites phrases que j’entendais souvent sur les quais, j’ai commencé à classer les règlements selon ces principes (tout le monde doit pouvoir vivre de son métier, il faut éviter qu’un métier en chasse un autre, laisser reposer les lieux et les espèces…), et j’ai commencé à comprendre que les règlements prud’homaux cherchaient à pérenniser l’activité d’une communauté sur un territoire, en l’occurrence une pêche diversifiée liée aux migrations saisonnières de différentes espèces. Cela supposait d’interdire, ou de réglementer strictement, des techniques intensives, de favoriser la polyvalence des pêcheurs… En cela, c’était une démarche bien différente du productivisme où les plus puissants l’emportent dans un marché ouvert. Au passage, j’ai compris que ces petites phrases permettaient de véhiculer la culture prud’homale auprès des pêcheurs, et que l’apparente simplicité n’était pas sans rapport avec la notion de communauté où l’implicite et l’oralité sont très présents.
- Décisions, règlements, jugements en lien avec une logique communautaire
Ce sens communautaire se retrouvait également dans les discours, les règlements, les jugements prud’homaux qui tranchaient sur les autres instances. Il y eut, par exemple, une lutte assez terrible entre les chalutiers sétois et les fileyeurs de Beauduc. Le prud’homme de Beauduc vint alerter les autres prud’hommes, et surtout l’administration, que la situation dégénérait. Il n’avait pas de mots assez durs pour ces intrus qui venaient détruire accessoirement leurs filets. A la réunion du Comité régional des pêches, les différentes parties étaient présentes. Cela a commencé à crier fortement, et puis l’un des pêcheurs a dit : « Quand vous levez des tonnes de petites dorades à l’entrée du Rhône, vous ne gagnez pas grand-chose et vous ruinez notre saison future ». Un autre a répondu : « C’est vrai, le soleil se lève pour tout le monde ». Même si devant l’Administrateur, les deux parties étaient inconciliables, sur ce principe-là, tout le monde était d’accord. Un autre exemple concernait la justification réglementaire ; là où l’administration imposait des règles strictes (pour éviter des conflits, préserver le renouvellement de la ressource…), la Prud’homie se basait sur la négociation et la réciprocité à propos d’un territoire commun. Ainsi, alors que l’Administration fixait des zones fixes entre fileyeurs et chalutiers, la Prud’homie de Marseille reléguait au large les métiers moins contraints dans le temps et dans l’espace, et négociait une dérogation pour les petits chalutiers par mauvais temps, celle de Martigues établissait que chacun travaillait à ses risques et périls, hors des zones attribuées… Lors d’un jugement prud’homal à Martigues à propos de filets arrachés par un patron de chalutier, alors que celui-ci contestait être l’auteur du délit, le jeune premier prud’homme a tapé du poing sur la table et dit : « Maintenant, ça suffit, parce que ce que tu fais sur l’eau tous les jours, on le sait, on y est aussi ! ». Le patron a reconnu les faits et accepté d’indemniser le fileyeur. Le jugement visait bien-sûr à indemniser la victime pour un délit donné, mais aussi à rappeler au fautif la limite de ce qu’il pouvait faire ou non, et à le réinsérer dans la communauté.
- Droits d’usage et conditions égales pour tous
Un autre point encore me fascinait, c’est l’aversion rédhibitoire des pêcheurs pour la propriété privée à laquelle ils substituaient des droits d’usage. C’est ainsi qu’en réunion prud’homale à Saint Raphaël, alors que la Société de gestion de la pêche en rivière demandait à faire payer une licence aux trois pêcheurs qui y exerçaient pour financer l’entretien et la protection du cours d’eau, un vieux pêcheur, plutôt râleur, a immédiatement réfuter la proposition : « S’ils paient, ils vont se croire propriétaires. Si, nous, on veut, on doit pouvoir y aller aussi, sur la rivière ». Les autres de rétorquer : « Si on y va tous, en trois jours, la rivière, elle est vide ». Et l’autre de répondre : « Eh bien, on tirera au sort (3). S’il y a une licence à payer, c’est à la prud’homie à payer ». Un autre exemple est donné par la Prud’homie de La Seyne sur mer, en butte à un club de plongée qui voulait, pour la saison estivale, mouiller une bouée sur des postes de pêche. Les plongeurs venaient la journée, les pêcheurs la nuit, il était tout à fait possible de concilier les activités, à condition de ne pas laisser un mouillage dans la tranche d’eau. Evidemment, c’est sans parler des quotas individuels, des permis et des licences restrictives de pêche qui sont contraires à la logique prud’homale puisqu’ils réservent l’accès à certains, au détriment des autres, et tendent à la spécialisation des pêcheurs. En limitant progressivement l’accès à certaines techniques et aux espèces convoitées, ces dispositifs réduisent l’éventail des possibilités de capture, et la capacité de report sur les différentes espèces et zones. C’est alors la base du système prud’homal qui est miné par la gestion européenne des pêches.
- Régler l’activité au plus près des écosystèmes
Lorsque le Prud’homme de Sanary m’a demandé de remplacer leur secrétaire qui venait de décéder, j’ai accepté à une seule condition, celle de ne jamais prendre de décision ! Il était d’accord. J’avais compris depuis longtemps que, bien qu’ayant parcouru des quantités de règlements prud’homaux dans de nombreuses archives et sur de longues périodes, je ne savais pas grand-chose. Les décisions relèvent d’une multitude de facteurs locaux : nature des fonds, courants, répartition des engins, détails techniques, conditions météo, usages locaux, expériences et comportements des membres de la communauté, rapports avec l’administration, capacité de contrôle, étendue et richesse des eaux prud’homales relativement au nombre de pêcheurs… Régler l’activité d’une communauté spécifique au plus près des écosystèmes littoraux ne peut se faire de l’extérieur, à partir de quelques principes généralistes. C’est ce contre quoi butent aujourd’hui les prud’homies avec la gestion européenne des pêches, et l’intervention croissante d’organisations environnementalistes souvent liées aux intérêts des multinationales.
- Changer de paradigme
Pour rendre compte de cette forme d’administration prud’homale, du productivisme amorcé par les pouvoirs publics dans les années 60, et des enjeux qui se dessinaient avec la gestion européenne des pêches dans les années 80, il m’a fallu déconstruire les concepts appris à l’université, abandonner la notion de modèle théorique et d’une science sociale qui dirait ce qui est, ou ce qui devrait être. Je me suis tournée vers une grille méthodologique plus ouverte pour identifier les formes de pratiques mises en œuvre par les exploitants et les responsables de l’administration des pêches au sens large, et examiner leurs cohérences en lien avec les différents contextes. Enfin, comprendre et faire vivre cette culture, c’était aussi laisser de côté le jargon universitaire, apprendre à communiquer visuellement, sensiblement, et à partager avec des pêcheurs d’autres régions, et des partenaires dans différents domaines : plancton, environnement, gastronomie, arts et cinéma…
Elisabeth Tempier
- Petite drague tractée du bateau pour la capture de la soupe, des oursins ou des violets.
- Filets fixes
- Le tirage au sort de postes de pêche, souvent assorti d’une rotation entre les pêcheurs, permet de répartir des zones de pêche limitées entre les pêcheurs de la Prud’homie.